Pinocchio en Mer Baltique

Pinocchio, notre voilier, a déjà sillonné les eaux de la mer du Nord et de la Manche, fait le tour de l’Irlande et de l’Ecosse, visité la tour de Londres, salué les fortifications de St Malo et exploré les Anglo-Normandes. Mais il avait un rêve inassouvi : découvrir les pays scandinaves, les îles du Danemark, les fjords du Sud de la Norvège, les archipels de la Suède et de la Finlande, et même les Pays Baltes. Nous avons donc largué les amarres pour un périple qui s’est déroulé sur deux saisons : en 2016, nous avons exploré les eaux de l’Ouest Baltique, des détroits du Danemark, du Kattegat et du Skagerrak. Trois mois merveilleux qui se sont clôturés dans le Nord-Est de l’Allemagne avec un hivernage à terre pendant un long hiver. En 2017, nous sommes repartis pendant près de 4 mois pour découvrir la Baltique proprement dite : l’Est de la Suède, le Sud de la Finlande, l’Estonie et la Lettonie. Nous avons ensuite traversé toute la Suède et ses grands lacs par le mythique canal Göta. Enfin, retour par les îles danoises, le canal de Kiel et les îles de la Frise avant de retrouver notre port d’attache en Zélande.

Six mois et demi de croisière répartis sur deux saisons, plus de 4.700 milles parcourus, près de 150 escales, 10 pays visités, 6 capitales découvertes. Et partout des paysages époustouflants, des milliers d’îles à explorer librement, une faune et une flore incroyablement préservées, des centaines de gens rencontrés, charmants et ouverts (ils parlent tous un anglais impeccable). Un environnement marin somptueux et étonnamment accessible avec un petit voilier, des conditions météo très clémentes. La Scandinavie est vraiment un paradis pour les plaisanciers. Cette découverte nous amène évidemment à la question : pourquoi si peu de bateaux étrangers dans ces eaux merveilleuses ? 

Trois obstacles inquiètent les candidats à une croisière dans ces eaux :

  • La crainte de conditions de navigation défavorables. Les eaux de la Baltique sont plutôt faciles à parcourir en voilier (distances raisonnables, bons abris partout, conditions de mer assez maniables), le climat est agréable (beau mais pas trop chaud) et assez serein (du vent mais pas trop). Le nombre de journées où il a plu pendant notre navigation a été dérisoire : 10 en 2016 et 11 en 2017. Bien sûr, nous avons regardé très attentivement la météo et parfois slalomé entre des grains visibles à l’horizon. Bien sûr, le soleil est moins écrasant qu’en Grèce ou aux Antilles, mais l’air est plus vif, plus frais, plus propice à de grandes promenades. Seul regret : l’eau est trop froide pour que nous puissions nous baigner agréablement (les Scandinaves barbotent pourtant volontiers dans une eau entre 16 et 20° en été, mais brièvement).
  • La crainte de naviguer entre les cailloux. C’est vrai, il y en a beaucoup, mais les cartes sont quasi parfaites et le balisage très bien fait. Il faut seulement être très rigoureux dans sa navigation, ne jamais relâcher son attention et disposer d’un bon équipement électronique. Malheureusement, aucun guide de navigation n’existe dans une langue compréhensible, à part un guide Imray très utile en Anglais, qui couvre l’ensemble de la Baltique sans donner beaucoup de détails. Nous avons déniché la version anglaise d’un guide suédois sur l’archipel. Beaucoup d’informations sont disponibles en Allemand : de très bonnes cartes papier sont accompagnées d’un guide des principales marinas. Ne pas hésiter à demander conseil aux marins locaux.
  • Le coût très élevé de la vie en Scandinavie. Un plaisancier comme nous y dépensera plutôt moins qu’en Belgique, en France, en Angleterre ou aux Pays-Bas. Les marinas sont bon marché et les courses d’avitaillement coûtent environ aussi cher que chez nous. Quelques bémols cependant : n’achetez pas d’alcool ou de cigarettes en Norvège ou en Finlande, c’est impayable (mais l’Allemagne, la Suède et les pays Baltes vous fourniront tout ce dont vous avez besoin, à prix raisonnables). Réservez le restaurant pour permettre à vos équipiers de vous y inviter (c’est souvent hors de prix, le vin est inabordable et on mange plutôt mieux à bord…). 
  • Nous sommes partis pendant trois mois en 2016 et presque quatre en 2017, une bonne durée pour explorer cette zone de navigation sans trop courir et sans se lasser. Le bateau et les marins étaient bien préparés et bien équipés. Aucun ennui technique ni de santé (si on en avait eu, on aurait eu accès à toute l’assistance technique ou médicale dont on aurait pu avoir besoin). L’hivernage au nord-est de l’Allemagne s’est fait dans d’excellentes conditions (pas cher, service impeccable, assistance technique de très bon niveau).

Pour ceux qui voudraient nous imiter, quatre précautions à prendre :

  • Avoir un très bon bateau, qui remonte bien au près, qui ne soit pas inutilement grand ou suréquipé et qui soit très maniable au moteur (les ports sont souvent petits et les systèmes d’amarrage entre des pieux ou sur corps mort à l’arrière pas toujours faciles à maîtriser). Un bon chauffage est évidemment un petit plus bien agréable (en début de saison au moins). Une annexe est indispensable, mais son moteur hors-bord pas vraiment utile. Nous avons utilisé un mouillage mixte (30 m. de chaîne de 10 mm., 50 m. d’aussière et une ancre Delta de 10 kg) qui n’a jamais posé de problème.
  • Etre à l’aise et rapide dans les manœuvres sous voiles. Les vents sont parfois irréguliers en force et en direction, les îles canalisent le vent entre elles et les côtes escarpées génèrent de belles accélérations. Ne pas hésiter à prendre ou à ôter un ou deux ris plusieurs fois par jour pour que la navigation soit efficace et confortable. Plus des trois quarts de notre croisière se sont déroulés à la voile pure et près d’un quart de nos heures de voile se sont faites sous spi ou sous foc tangonné.
  • Avoir un bon accès à la météo. Internet est accessible partout. Ne pas hésiter à consulter plusieurs sites locaux et internationaux. Ils sont généralement d’accord sur l’orientation du vent, mais rarement sur sa force. Nous n’avons jamais eu de gros temps en mer, mais les vagues peuvent être courtes et la mer hachée.
  • Avoir un très bon système de navigation électronique. Il y a beaucoup d’îles, de cailloux et de bancs de sable. Le balisage est très correct mais minimal et les bouées sont minuscules (on ne les trouve que si on sait où chercher : de très bonnes jumelles sont indispensables). Notre package était idéal : d’abord un lecteur de cartes intégré à la centrale de navigation du bord, avec les infos consultables de l’intérieur ou de l’extérieur ; ensuite un iPad avec GPS et une appli de navigation (ultra pratique dans les passages étroits, où on a intérêt à bien suivre la carte sans perdre le paysage des yeux, et totalement indépendant des systèmes du bord, donc toujours fonctionnel en cas de panne majeure).  Nos deux écrans de navigation fonctionnaient avec la cartographie Navionics, suffisamment détaillée pour pouvoir se passer de cartes papier ou même de guide des ports et mouillages. Nous entrions chaque jour notre route complète sur nos deux systèmes (bonne occasion de vérifier qu’ils disent bien la même chose), affichions sur un répétiteur dans le cockpit le cap à suivre entre chaque waypoint, la distance à parcourir et la route vraie suivie par le bateau, avec alarme à l’arrivée au waypoint. L’iPad (dans une coque étanche, bien sûr) était toujours accessible dans une pochette fixée dans la descente, avec la batterie bien chargée…

La mer Baltique vous ouvre des bras accueillants. Elle n’est qu’à 400 ou 450 milles de nos côtes. Vous pourrez y naviguer des années sans jamais devoir passer deux fois dans le même port. A vous de jouer, donc…

Teddy Fallon.