Confinement aux Marquises

18 mars 2020. L’ancre touche le sable de la baie de Tahauku, après 26 jours d’une aventure de plus de 4000 milles depuis le Panama. Nous voici au cœur de l’océan Pacifique, à Hiva Oa aux Marquises, précisément dans la baie où Jacques Brel arriva il y a 45 ans…  L’actualité nous rattrape malheureusement très vite. Nous avions une vague idée de la crise grâce à quelques infos captées timidement par l’Iridium lorsque nous étions au large, mais rien ne nous permettait de connaître l’étendue de la pandémie. 

Deux jours après notre arrivée, les décisions prises par le Haut-Commissaire de la Polynésie Française ne tardent pas à témoigner du sérieux de la situation. La navigation autour des 130 îles, éparpillées dans le Pacifique sur un territoire grand comme l’Europe, est désormais interdite. Tous les voiliers encore en mer sont déroutés vers Tahiti et devront observer 40 jours de quarantaine à partir de leur date d’arrivée à Papeete. Les autorités espèrent ainsi décourager les bateaux qui veulent quitter la côte Ouest des Amériques. La frégate militaire ARGOS sillonne désormais les eaux territoriales pour veiller à l’application de ces nouvelles directives.

Arrivés au début de la crise, nous pouvons sentir une légère tension des Marquisiens vis-à-vis des équipages de voiliers, car il semble évident que le virus ne se propagera sur l’île que par un apport extérieur. Dans leur mémoire collective, des navigateurs d’une autre époque propagèrent les maladies occidentales et décimèrent une grande partie des îliens. Caroline et moi sommes fort inquiets : il est question que tous les non-résidents doivent quitter le territoire sur le champ… Décision compliquée :pour bon nombre d’entre nous, cela impliquerait de laisser nos bateaux à l’abandon pour une durée indéterminée. 

La situation s’est apaisée peu à peu grâce à un communiqué des autorités expliquant que les navigateurs arrivés en Polynésie avaient pour la plupart navigué une trentaine de jours avant de toucher terre, ce qui écartait toute possibilité de maladie pour eux s’ils ne présentaient aucun  symptôme. Cependant, pour éviter de créer des disparités face à la loi, les 2500 âmes que compte l’île, navigateurs compris, sont confinés jusqu’à nouvel ordre. Les trafics aérien et maritime sont suspendus et l’île tout entière entre progressivement dans l’isolement le plus complet. Seuls deux petits cargos ravitaillent l’île deux fois par mois et le fret est décontaminé avant qu’il ne touche le quai. Tous les navigateurs ont l’interdiction d’entrer en contact avec un voilier voisin ou de débarquer à terre. Cette dernière restriction a donc provoqué une situation particulière mais néanmoins efficace pour l’avitaillement en vivres des trente équipages. Trois jours par semaine, moyennant une faible commission, nous sommes livrés sur le quai principal par Sandra, qui a préalablement reçu notre liste de courses par mail. Nous pouvons alors réceptionner notre commande, chacun à notre tour, une annexe à la fois, sous le regard attentif de la gendarmerie locale.

Les jours se succèdent paisiblement et l’entièreté des mesures imposées par le Centre de Crise de l’île sont bien accueillies par l’ensemble des navigateurs. Un succès que l’on doit à Marc, professeur de géographie, bénévole à la station de sauvetage de l’île, coordinateur de la gestion de cette crise et intermédiaire entre les plaisanciers et les autorités. Depuis sa création le 21 mars, « Radio Cocotier », diffusée par VHF sur le canal 68 tous les matins à 8 heures, permet de rapprocher davantage la communauté et de former peu à peu un groupe soudé, basé essentiellement sur des valeurs de partage et d’entraide. Ce réseau créé par et pour les circumnavigateurs de la baie offre le moyen le plus simple de nous tenir informés les uns et les autres des dernières décisions nous concernant. Plus les jours passent et plus la situation prend une forme inattendue, révélant une véritable solidarité. Le groupe s’organise et comprend un médecin, un dentiste, un mécanicien, un informaticien, … Ce dernier permet à tous d’avoir un peu de Wifi avec la création d’une antenne relais, internet étant difficile à obtenir ici.

Sous l’influence de la métropole, un couvre-feu est imposé à l’ensemble de la Polynésie : aucune sortie n’est permise entre 20 h. et 5 h. du matin, ce qui nous concerne bien peu pour le moment. Grâce aux dons de fruits et de légumes par les locaux, nous gardons le sourire ! Cet accueil dont nous avions entendu parler depuis toujours et dont nous rêvions depuis longtemps, existe bel et bien. Qui plus est, la valeur de ce cadeau est double : pour un navigateur qui n’a plus de produits frais depuis des semaines, ce jus de pamplemousse qui scintille en bouche et la chair encore humide d’une noix de coco fraîchement ouverte sont des cadeaux qui n’ont pas de prix. Et cette attitude envers nous atteste sans aucun doute d’un regard plus positif sur notre présence.  Cette crise sanitaire n’empêche pas de vivre des émotions intenses au sein de notre petite communauté. Il y a quelques jours, un Letton de 73 ans est arrivé en solitaire après 68 jours de mer depuis les Galapagos et nous a livré son histoire étonnante, forte et touchante à la fois. Isolé au cœur de l’océan et totalement coupé du monde, la quarantaine obligatoire a été un véritable choc pour cet homme qui n’a pu contenir son émotion…

Le 6 avril, une avancée importante ravit tous les membres de notre petite communauté, après 17 jours de confinement strict. Nous pouvons aller à terre nous dégourdir les jambes : trois jours par semaine, de 13 à 15 heures. Faire les courses à la petite station-service le long du quai en béton (la seule de l’île), acheter du carburant ou du gaz et profiter du maraîcher venu proposer ses fruits et légumes bio… Il est fort probable que la situation s’améliorera peu à peu dans les jours à venir, permettant à tous de circuler librement, puisque l’île est sous cloche  depuis près d’un mois et ne compte aucun cas de coronavirus. Car si ces mesures semblent strictes pour une petite île du bout du monde, le vrai problème est sans aucun doute l’absence d’hôpital et de soins de santé performants. Une contamination impliquerait obligatoirement une évacuation sanitaire aérienne vers Tahiti, distante de 700 milles nautiques.

On se sent malgré tout très loin de cette situation exceptionnelle qui préoccupe une bonne partie du monde. Sans doute parce que cette vie de marin nous pousse naturellement à vivre en autonomie et parfois dans l’isolement le plus complet. Finalement, la frustration ne serait-elle pas d’être arrivés aux portes du plus bel archipel du monde et de ne pouvoir y débarquer ? Nous étions partis de Nieuport en août dernier pour une circumnavigation de 22 mois d’Est en Ouest. La situation provoquera certainement un changement de programme important pour Caroline et moi, bien que vivre reclus dans cet environnement grandiose reste en soi un moment d’exception…

Jérôme Delire, à bord du voilier « Roxy » (IMX 38)

 

 

Jérôme Délire