La Croisière Infernale !

Hyères, fin septembre, à bord d’un tout nouveau voilier de 12,50 m. Les propriétaires m’avaient gentiment invité et demandé de venir les chapeauter, les aider et même parrainer le nouveau bateau. Cependant l’Etat Belge m’interdit d’aller en zone rouge. J’hésite beaucoup et finalement je brave les interdits en me disant que je serai quand même confiné dans ma voiture depuis Bruxelles jusqu’à Hyères, pour sauter ensuite dans un bateau qui vivra en mode confinement pendant une ou deux semaines.

Le bateau est neuf, et vide… Il faut donc charger vaisselle, casseroles, couverts, draps, matériel, voiles, avitaillement, pinard, l’annexe et son moteur …  La météo est très mauvaise, exécrable même. Le capitaine décide de partir malgré mon avis négatif. A 22 heures, après avoir mangé une pizza au port, on quitte Hyères pour Bonifacio dans plus de 25 noeuds de vent – de Sud-est, donc de face – avec un équipage de cinq. Le capitaine perd une amarre en larguant.  L’équipier à la manœuvre bourre un peu dans le moteur, on passe à 30 cm du ponton de la capitainerie. Le port étant assez étroit de ce côté, il est difficile de trouver la sortie car la pluie a commencé. Ça m’énerve et ça me fâche un peu, mais je préfère ne pas faire de remarques. Je constate quand même que l’équipage est assez novice et qu’il ne connaît pas ce nouveau voilier, ne sachant pas exactement où se trouvent drisses, écoutes et réglages de chariots de GV et de génois. Et de plus, on est dans le noir… Quant à l’électronique à apprentissage intuitif, elle demande malgré tout une petite préparation. 

Après avoir couvert 15 milles vers la Corse – il en reste 130 -, le vent monte très fort et le capitaine décide d’aller s’abriter en faisant demi-tour vers une heure du matin. Sur ces entrefaites, l’armoire s’ouvre brutalement et la vaisselle, rangée quatre heures auparavant, tombe et se casse en mille morceaux bien coupants. Je propose d’aller nous ancrer dans la grande anse de la plage Notre-Dame de Porquerolles, ce qui est adopté après quelques palabres. Dans l’orage incessant, les éclairs sont partout et nous illuminent comme en plein jour. On voit arriver trois grosses trombes dans cette lumière légèrement inquiétante. L’une d’entre elles arrive droit sur nous, mais par chance le génois est enroulé à temps. Le vent souffle dans toutes les directions et la pluie balaie l’espace à l’horizontale. Le bateau est vraiment fort secoué. Ce sont ces trombes et ces pluies diluviennes qui ont fait un mort et des dégâts importants à Toulon, où un hangar s’est écroulé. Le Chart-plotter nous lâche parce que l’écran est inondé, mais fort heureusement je guide le bateau grâce à la carte B&G de mon IPhone. On s’ancre à deux heures du matin dans l’anse Notre Dame, flashés par des éclairs incessants et balayés dans plus de 40 noeuds de vent. Il y a plus de 60 bateaux qui se sont réfugiés ici. On dort tant bien que mal, mais le bateau est bien amarré.

Le capitaine souhaite repartir à 11 heures, mais le vent remonte vite, trop vite, et je propose de retourner nous abriter, cette fois à l’anse de port Cros. Là, c’est le déluge, avec des vents atteignant 52 noeuds … au mouillage ! Les amarres tiennent bon. Je n’avais jamais vécu pareille situation. 

La tempête passée, le capitaine décide de partir vers 18 heures, malgré les fortes réticences de trois membres d’équipage, dont moi. Le vent s’établit cependant convenablement à 15-18 noeuds au travers de sud-ouest, mais les orages sont vraiment partout autour de nous et vont nous accompagner toute la nuit jusqu’aux abords de la Corse. On file vraiment bien. Vers 23 heures, un équipier pêche un thon de 12 kg en alarmant un peu l’équipage : la bête est vraiment grosse et se débat. On aura à manger ! Les quarts s’établissent mais je passe mon hors quart dans le carré et pas dans ma cabine afin de pouvoir intervenir rapidement, parce que je n’ai pas trop confiance. Finalement on arrive à Campo Muro – et pas à Bonifacio – vers 17 heures, où on jette l’ancre. L’équipage est fatigué.

Départ rapide le lendemain pour les Lavezzi dans une météo instable. En repartant du mouillage des Lavezzi ou l’on s’est baigné, le bateau cogne par deux fois avec sa quille sur des hauts fonds rocheux, faisant apparaître des microfissures dans le contre moule. Pourtant, il devait y avoir juste assez d’eau selon les cartes, mais c’était sans compter les marées qui existent en Méditerranée et là elles atteignent 45 cm. Un gros coefficient, une marée basse, une petite houle de 40-50 cm. et surtout 1032 millibars de pression qui, théoriquement, abaissent encore de 20 cm. le niveau de la mer. On s’abrite alors à Bonifacio. La nuit, le code 0 se déroule dans le vent qui est remonté à toute allure et l’orage est là : éclairs à 1000 m., à 500 m. Cela fait un bruit assourdissant dans ce port très encaissé, sous des trombes d’eau. Le vent dans le port de Bonifacio, pourtant naturellement très protégé, monte à 40 nœuds. J’abats le code 0 en vitesse malgré le « Non ! » du capitaine et je fais bien. Il tombe sur le bateau d’à côté et on peut ainsi le récupérer. Nouveau  stress…

On part le surlendemain vers l’anse de Ste Barbe, dans le golfe d’Ajaccio, pour inspecter la quille. Il fait beau et le soleil est là, avec un petit vent annonciateur. Le plongeur de l’équipage perd alors sa bouteille et son détendeur, qui tombent à l’eau par 10 mètres de fond… Encore un problème. On inspecte la quille en apnée, mais tout semble OK.

Nous sommes à l’ancre à côté d’un voiler de 11 m.50 nommé Be-Bop, avec quatre personnes à bord. On se salue. On rejoint ensuite le port Tino Rossi d’Ajaccio. La nuit, le vent monte à plus de 50 nœuds et le matin, on apprend que le voilier Be-Bop voulant rejoindre le port, sans doute trop tard, est allé se fracasser sur les rochers du fond de la baie et a sombré. Il y a deux morts.  Je pense à cet instant que nous n’avons fait aucune manœuvre d’homme à la mer avec ce nouveau voilier. 

C’en est un peu trop pour moi qui navigue toujours prudemment, surtout dans les vents forts. Courageux, mais pas prêt à tenter le diable, je navigue pour me détendre, pour la plaisance, sur un bateau que je connaisparfaitement, où je mesure à chaque instant les dangers possibles.  Je quitte donc le bord et je prends le ferry pour rentrer chez moi…

Michel Deleers