Le Rayon Vert, le graal du marin…

Des années à le traquer.

A chaque coucher de soleil où les nuages se sont dégagés de la ligne d’horizon, sur le toit du bateau, l’appareil en main, le doigt sur le déclencheur, on guette. Les esprits chagrins nous font même douter de son existence : ils affirment un complotisme romantique à son égard… A mesure qu’il s’approche de l’horizon, la tension monte.  On sait que le moindre nuage de dernière minute pourra faire rater la vision.

Lorsque le disque solaire s’enfuit sous l’horizon, juste au moment de sa disparition, son chant du cygne est un éclat vert émeraude. Fugace et rare, il a fait naître autour de lui une foule de légendes et de superstitions propres aux phénomènes difficiles à comprendre et à expliquer.

Dans la tradition légendaire écossaise, le rayon vert n’est pas, comme le décrit le pirate des Caraïbes, le passage du monde des vivants à celui des morts, mais plutôt un talisman accordé à celui qui l’observe : le don de comprendre son propre coeur et ceux des êtres aimés qui l’entourent, telle une révélation soudaine, fugitive et rare.

Helena Campbell, l’héroïne du petit roman “Le Rayon vert” de Jules Verne, a affirmé qu’elle ne se marierait pas avant d’avoir pu observer ce rayon.  Stratagème pour échapper à un prétendant ennuyeux, elle monte une expédition en Ecosse pour le traquer.  Elle sait qu’un ciel parfaitement dégagé est condition sine qua non de son observation.  Les brouillards des îles sont censés la protéger …

“Bientôt, le soleil disparut à demi derrière la ligne horizontale. Quelques jets lumineux, lancés comme des flèches d’or, vinrent frapper les premières roches de Staffa. En arrière, les falaises de Mull et la cime du Ben More s’empourprèrent d’une touche de feu.

Enfin, il n’y eut plus qu’un mince segment de l’arc supérieur à l’affleurement de la mer.

« Le Rayon-Vert ! le Rayon-Vert ! » s’écrièrent d’une commune voix les frères Melvill, Bess et Parlridge, dont les regards, pendant un quart de seconde, s’étaient imprégnés de cette incomparable teinte de jade liquide.

Seuls, Olivier et Helena n’avaient rien vu du phénomène, qui venait enfin d’apparaître après tant d’infructueuses observations !

Au moment où le soleil dardait son dernier rayon à travers l’espace, leurs regards se croisaient, ils s’oubliaient tous deux dans la même contemplation !…

Mais Helena avait vu le rayon noir que lançaient les yeux du jeune homme ; Olivier, le rayon bleu échappé des yeux de la jeune fille !

Le soleil avait entièrement disparu : ni Olivier ni Helena n’avaient vu le Rayon-Vert.”

Jules Verne, Le Rayon Vert.

Nous sommes bien dans ce romantisme larmoyant et mièvre de la fin du XIXème.  Et Jules Verne n’y déroge pas quand le rayon noir des yeux de l’amant obscurcit la lumière du soleil elle-même… Au siècle suivant on aurait affirmé que l’amour est plutôt de regarder ensemble dans la même direction, celle du fameux rayon…

 

Mythe romantique ou phénomène optique ?  

La science nous conforte : il s’agit d’une réfraction atmosphérique qui cache le spectre rouge et, en même temps, la diffusion de Rayleigh atténue la partie bleue de ce spectre.  Plus la lumière est rasante, plus elle traverse une grande quantité d’atmosphère terrestre… Le phénomène s’observe plus souvent quand l’air est dense, c’est à dire en conditions anticycloniques.  Dans certains sites de haute montagne, la pureté de l’air et l’angle permettent même de voir la couleur suivante du spectre, à savoir un rayon bleu !

Donc, on y croit. Cependant, à trop regarder l’astre qui descend, la vue fatigue et crée des aberrations qui rendrait verte toute lumière : on peut ainsi le voir et continuer à douter, d’autant que la période correspond à celle de l’apéro. Reste la photo, preuve objective et indiscutable de sa rencontre… Alors on retient sa respiration, le coude gauche contre la poitrine pour stabiliser l’appareil. Après mille échecs et autant de déceptions, un soir, on l’a. Tel un chasseur qui foulerait de son pied le trophée d’un grand fauve abattu, on diffuse fièrement l’image de ce fameux éclat.

Il paraît que le phénomène inverse existe aussi : le premier rayon de l’astre à son lever est également un rayon vert, une bonne façon de ne pas être troublé par la lumière parasite de l’astre … et les vapeurs du rhum… Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt…

                                                          

Photo Alexis.
Décembre 2018, Rodney Bay, Sainte Lucie, à bord d’Amalia, TS5

                                              

Alexis Guillaume