Voyage au pays de l’immense: La Patagonie Chilienne !

Tout à l’avant du bateau, un crâne de bœuf musqué ouvre la voie à Perd pas le Nord depuis son passage du nord-ouest. Nicolas Mouchart, qui a accroché ce crâne au balcon avant de son bateau, nous emmène partager un convoyage de plus de 700 milles à travers les canaux de Patagonie chiliens. Nous sommes six à bord et avons rendez-vous au cœur du détroit de Magellan, à Puerto Natales.

Une fois l’approvisionnement casé à bord et les pleins faits au quai du port de pêche de Puerto Natales, nous nous sommes mis en route pour Chacabuco, distant de 1500 km, et après deux heures de navigation seulement, toute trace humaine avait disparu et l’immersion dans la nature commençait.

Notre premier objectif se trouvait à 150 milles de notre point de départ. Le Ceno Amalia,

contrairement à d’autres glaciers, a encore les pieds dans l’eau et libère des glaçons dans son fjord au gré de sa fonte estivale. En l’approchant, personne à bord n’aurait pu dire à quelle distance se trouvait le mur de glace même s’il nous semblait proche tant on l’entendait craquer et exploser lorsqu’il libérait ses tensions. Deux ou trois milles plus loin, nous avons amarré le bateau contre une paroi rocheuse et nous avons débarqué sous le regard intéressé de Huelmos. Ces cerfs emblématiques de la Patagonie ne semblaient pas être effrayés par notre présence, pas plus d’ailleurs que des condors à l’immense envergure qui nous survolaient, indifférents. Une myriade de moustiques affamés nous a accompagnés lors de la promenade sur ce rivage où notre groupe ne fut qu’une distraction futile pour les animaux qui y vivent.

Et puis, de canaux en Estero, d’îlots en rochers affleurants, Perd pas le Nord a repris sa longue route vers le nord. On s’émerveillait d’un vol de goélands ou de cormorans impériaux. Et parfois la tête d’un lion de mer émergeait au loin pour nous regarder passer.

Le glacier ressemblait à une immense congère en train de fondre

Nous avons navigué toute la nuit sous une lune presque pleine au milieu du canal Wide pour rejoindre le glacier Pio XI

et nous rêvions chacun, sans nous l’avouer, d’entendre à nouveau la glace cogner contre la coque, tout en ignorant que la réalité serait bien différente.

Lorsque le Ceno Pio XI fut en vue, le soleil brillait dans un ciel immaculé. Pas de champ de glace à franchir cette fois car le glacier ne touchait plus l’eau : il est en net recul depuis quelques années. Le gigantesque amas de glace ressemblait de loin à une congère en train de fondre.   Dans cette baie magnifique, il y avait un incroyable bouillon de nature. Sur ces grèves et loin des hommes, d’innombrables oiseaux, du colibri au goéland, vivaient dans la plus grande harmonie.

Puerto Eden émerge d’une averse

Un sillage de plus de 200 milles nous éloignait déjà de Puerto Natales. Perd pas le Nord remontait le Paso del Indio et il pleuvait. Au détour d’une île, Puerto Eden émergea d’une averse au fond de sa petite baie. Alignées le long de la berge, les maisons peintes de couleurs vives surgissaient de la pluie.

Environ 300 habitants, pour la plupart des pêcheurs, vivent dans ce bout de monde au cœur du vent et de la bruine. Ils étaient accueillants, bien qu’ils donnaient l’impression d’être de tranquilles oubliés du monde et de son agitation. Là-bas dégoulinait une paix royale : Puerto Eden serait-il le paradis de la pluie ?

Pour faciliter la circulation, parce qu’il n’y a pas de route ni de voitures dans ce village, une passerelle a été installée. Autour d’elle règne un savant désordre dû à l’indispensable « ça peut toujours servir », véritable religion dans les coins perdus. Les sommets enneigés qui entourent ce village laissent imaginer combien l’hiver doit y être rude. Nous nous trouvions par 49°Sud et dans deux mois (nous étions en mars 2020) les vents furieux accompagnés de torrents de pluie seront de retour.

Le Seno Tempanos recule lui aussi…

Après avoir quitté Puerto Eden, nous avons navigué jusqu’à la nuit.  En prenant notre mouillage dans l’obscurité, nous avons entendu qu’une cascade s’écoulait avec violence. Nous l’avons découverte le lendemain : elle était à la mesure de son grondement. Ici plus qu’ailleurs, on ressent le grand cycle de l’eau en la voyant courir vers la mer dans les torrents et tomber à verse des nuages. L’immense glacier central du sud de la Patagonie se déverse dans le fond des vallées : c’est pour cela que le Seno Tempanos venait terminer son chemin en face du bateau.

Les rochers qui ont supporté et guidé ce glacier ont été arrondis et poncés par les sédiments qu’il a emportés au fil du temps. Progressivement, des algues, des lichens et des mousses, puis des herbes et des buissons sont venus coloniser ces pierres. Pourtant, à une centaine de mètres du glacier, les roches sont encore nues, la végétation n’a pas encore eu le temps de reprendre ses droits. Force est de constater qu’ici aussi le glacier recule, ce que nous confirme Nicolas en comparant des photos prises à cet endroit il y a deux ans.

Le Captain Bernardo Leonidas, une île de tôle rouillée

Vingt-quatre heures plus tard, en remontant le canal Messier, une tache sur l’horizon est devenue peu à peu une épave échouée à jamais sur un éperon rocheux. De plus près, c’est un vieux cargo éventré, colonisé par les goélands et par la végétation, une île de tôle rouillée à laquelle la nature offre une seconde vie après son naufrage. Le Captain Bernardo Leonidas fut volontairement lancé sur ces rochers en 1968 pour une sombre histoire de fraude à l’assurance qui, elle aussi, échouera.  Finalement, la bonne affaire sera pour les oiseaux.

L’océan pacifique par grand beau temps

Et puis Perd pas le Nord s’est engagé, fort heureusement par grand beau temps, dans le redouté Golfe des Peines, grand ouvert sur l’océan Pacifique. Quatre rorquals communs ont croisé notre route. Ils plongeaient entre trois et cinq minutes, respiraient une fois et replongeaient à nouveau pour apparaître là où on ne les attendait pas. Les jours se succédaient à bord sans pour autant se ressembler et notre petit groupe fonctionnait bien, même si certains trouvaient le temps long ou que d’autres voulaient en faire trop. Les quarts et les repas étaient de bons repères pendant que le Perkins donnait le tempo et que nous avancions lentement, comme un  point rouge insignifiant dans le paysage.

Une entité omniprésente semblait nous guetter

Même si nous avions un peu dérapé la veille, nous pensions avoir vu des castors. C’est pourquoi nous  avons eu l’idée de remonter la rivière au fond de la crique où nous étions mouillés. Cette forêt primaire était un enchevêtrement de végétation luxuriante, d’arbres renversés et de branches cassées au milieu desquelles il était difficile de progresser. Nous ressentions comme une espèce d’entité omniprésente qui semblait nous guetter, pendant que des chants d’oiseaux invisibles et inconnus accompagnaient le chant de la pluie. Le bois mort était dévoré, comme nous le serions aussi en cas de problème, par des moisissures et des insectes improbables. Nous n’étions rien dans ce décor qui nous dépassait.

Une colonie, une tribu, pourquoi pas un clan

Entre deux averses, contre le vent et le clapot qui hérissaient la mer, nous remontions le canal Agustino.  Au loin, un îlot couvert d’oiseaux et de taches brunes nous fit changer de cap. C’étaient des cormorans impériaux, un groupe d’une quarantaine d’otaries et des lions de mer. 

Ceux-ci aiment se rassembler en groupe et se vautrent sur des rochers offrant un accès facile à l’eau. La facilité avec laquelle ils se déplacent sur les rochers et dans l’eau est d’une grande élégance : l’adaptation à leur milieu est impressionnante.

Les lions de mer sont nombreux dans la région. Depuis qu’ils sont protégés, leur population se développe au point d’entrer en concurrence avec les pêcheurs locaux, qui voient leurs prises diminuer de plus de 30 %.

Les otaries aiment vivre en groupe. Elles s’effleurent de leurs longues moustaches hypersensibles ou se collent les unes contre les autres. Nous avons devant nous une colonie, une tribu, un clan  autosuffisant, ne prélevant à la nature que ce dont il a besoin. Il semble avoir ses codes, ses façons de communiquer. Ses membres aiment être ensemble, ils se connaissent tous et sont gentils entre eux. Dans chaque tribu, il y a un chef : c’est le plus gros et le plus fort de la bande. Comme chez les loups, il occupe la position la plus élevée et ses copains lorgnent cette place. Souvent le boss grogne de sa voix de baryton pour affirmer son statut et son envie de continuer sa sieste. On les sent maîtres de leur fief, puissants et sûrs d’eux, peut-être parce qu’ils ont compris que l’homme n’est pas un ennemi… pour le moment.

Barboter dans l’eau chaude en regardant les sommets enneigés

Chacabuco n’était plus qu’à 30 milles, des fermes de saumons jalonnaient maintenant notre route et la nature recommençait à faire des concessions à l’être humain. Cette avant-dernière journée de navigation nous offrira une escale pour le moins inattendue. Des sources chaudes déversaient leurs eaux fumantes dans une Caleta et nous espérions nous y baigner. A notre grande surprise, des infrastructures touristiques avaient été mises en place récemment : des piscines remplies d’eau naturellement chaude nous tendaient les bras. En y barbotant comme des otaries, nous y avons laissé nos odeurs de marins Patagons, tout en regardant les sommets enneigés…

Notre sillage s’arrêta net

Le lendemain, dès que nous avons pu nous connecter au réseau, les mauvaises nouvelles d’un monde en panique nous firent oublier la Patagonie et notre sillage s’arrêta net en montant dans le minibus qui nous amena à l’aéroport de Balmaceda. Là, notre groupe, qui avait si bien fonctionné, se fondit dans la foule, laissant derrière lui les forêts primaires, les rorquals et les lions de mer, tellement nous étions impatients de retrouver notre Belgique surpeuplée…

Une coupable fierté

Après un tel voyage, on pourrait vous dire qu’il faut un bon moteur et beaucoup de gasoil pour faire ce parcours,

on pourrait vous expliquer que la cartographie électronique n’est pas toujours à jour et qu’il faut montrer patte blanche à l’Armada chilienne pour croiser sur les canaux de Patagonie ou qu’il faut s’équiper de vêtements bien étanches.

On pourrait vous dire qu’il y a des parcs naturels plus grands que la Belgique ou qu’il faut prendre de nombreux avions pour y aller et en revenir. On pourrait aussi vous dire que les canaux de Patagonie n’ont pas eu besoin de nous ni de personne pour être ce qu’ils sont et qu’en les parcourant, certains d’entre nous ont ressenti une coupable fierté d’aller là où personne ne va…

Texte: Jean Magnus, Photos: Pierre-Yves Martens